Les deux fils

Ramzi était un garçon assez doué par la vie. Il était intelligent, avait de l’humour et une bonne prestance sociale, même petit. Il était par contre assez égocentrique et assez fier, et cela depuis son plus jeune âge. Il avait développé un sens de l’ironie qui cachait parfois mal une agressivité latente et contenue, un mépris de ceux qui n’avaient pas le même talent que lui et qui prétendaient s’élever à « sa hauteur ».

Il avait un petit frère Hamza, dont il ne se préoccupait pas beaucoup, non qu’il le méprisât, mais pour Ramzi, seule sa propre personne était véritablement digne d’intérêt. Les années passant, Ramzi allait toujours suivre son chemin personnel en trouvant de bonnes justifications pour ne s’intéresser qu’à lui et tenir les autres à distance grâce à sa verve et son ironie, devenue jugement facile, cynisme, avec le temps.

Dans l’enfance de Ramzi, Hamza n’entendait pas de cette oreille que son grand frère se sente supérieur à lui, car lui aussi était fier. Comme dernier enfant de Khadija, Hamza réclamait les mêmes droits que Ramzi et en voulait au Ciel d’avoir créé un frère aussi séduisant, alors qui lui, en luttant de toutes ses forces, ne pouvait parvenir à le « dépasser », ni même à l’égaler.

Car, Ramzi restait le fils préféré de Khadija, sa mère. Cette dernière le choyait trop, ne pouvant s’empêcher de comparer la beauté et la prestance de Ramzi avec les manques de son frère Hamza.

En dépit de tout, Hamza se mit en tête de «faire mieux» que son grand frère Ramzi. Il le jalousa et entra alors dans sa tête la volonté absurde de surpasser son frère à tous prix. En tout, il le copia ; en tout, il le suivit, mais sans jamais pouvoir se satisfaire de ce qu’il avait lui-même accompli, ou guérir son éternel sentiment d’infériorité. Hamza ne réalisait pas que, même si Ramzi était parfois distant, hautain voire même méprisant, le venin de la jalousie était le coeur de son problème personnel.

Cette absurde quête de Hamza de «faire mieux», de toujours se comparer au référentiel de son aîné, se heurtait malheureusement à certaines prédispositions du grand frère distant. D’où la croissance de la jalousie, mais mêlée de besoins de contacts étroits ; d’où le besoin de fréquentations et de compétition, mais mêlé à des critiques incessantes et intimes sur Ramzi. Hamza ne comprenait pas qu’il avait une vie personnelle à mener ; il se satisfaisait de ce combat de rêve contreRamzi et entretenait pour son frère un mélange d’admiration et de haine. Avec le temps, cette haine corroda Hamza qui révéla ses mauvais penchants.

Hamza et Ramzi devinrent des hommes et eurent à leur tour des enfants. Quand le petit Hamza, déjà aigri par le soi-disant «parcours professionnel» de son frère, eut {deux fils}, il se vit naturellement dans le second et vir son frère Ramzi dans le premier.

Son aîné Abdallah et son cadet Hamal prirent dans sa tête les places respectives de Ramzi et Hamza. Durant des années, Hamza orchestra le combat des rêves de son enfance avec Ramzi, entre ses fils Abdallah et Hamal. Hamza détestait Abdallah pour ses dons précoces. En parallèle, il ne cessait de plaindre Hamal, même quand ce dernier n’avait pas de raisons de se faire plaindre. Etrangement, Hamza donnait des prérogatives immenses à Abdallah pour mieux le frapper, pour mieux le terrasser, pour mieux le rabaisser, pour mieux lui seriner qu’il était inférieur à un adulte, à chaque nouvelle occasion.

L’enfance d’Abdallah était un champ de bataille où il se battait contre son père, resté enfant, ce dernier le voyant sous les traits de Ramzi. Abdallah était, durant toutes ces années, le fantôme de ce frère inaccessible ; il cristallisait la haine involontaire de son père. Le petit Hamza aigri, devenu père, ne cessait de se venger encore et encore sur Abdallah, inventant toujours quelque réflexion ou quelque vexation pour le détruire.

Tout se passait comme si Hamza ne savait pas d’où lui venait cette haine, irrépressible, récurrente, absurde, sauvage, disproportionnée. Le fait est que Abdallah résistait plutôt bien et cela fortifiait encore la haine de son père pour lui. Quand Abdallah répondait à la haine de son père par de l’amour naïf d’un enfant pour son père, Hamza était sur le point de devenir fou. Il s’adoucissait parfois, comme pour s’excuser, mais Abdallah savait avec certitude que son père Hamza reviendrait immanquablement pour le terrasser, pour l’humilier, que le répit serait toujours de courte durée.

Car rien ne pouvait apaiser cette haine qui rongeait Hamza pour l’inaccessible image haïe de Ramzi. Hamza ne parvenait pas à grandir, à commencer par prendre de la distance vis-à-vis de sa mère Khadija. Il avait pourtant de plus en plus de preuves de son « succès social », un succès objectivement très comparable à celui de son frère Ramzi. Mais ce « succès » se faisait au prix d’une brutalité envers lui-même, d’un dépassement toujours plus douloureux de sa haine pour lui-même qu’il avait cristallisée, voilà longtemps, en une haine pour Ramzi.

Au fond de lui, Hamza savait qu’il n’était jamais devenu adulte, que le mot même n’était qu’une construction « intellectuelle » pour lui, et que ce mot ne recouvrait rien de tangible. Il était animé par cette haine d’enfant, cette jalousie, qui ne cessait de le ronger. Tout ce qu’il faisait lui requerrait des efforts immenses, surhumains, et il le faisait en invoquant les forces du mal, et en faisant le mal.

Abdallah pâtit beaucoup de cette situation, sans qu’il parvienne à comprendre véritablement cette haine et ce mépris de son père. Il voyait cela comme une injustice. Il en souffrait d’autant plus qu’il ne la comprenait pas.

Adallah avait été rendu «autonome» par Hamza très tôt dans sa vie, abandonné à son sort dans un monde violent, sans possibilité d’être défendu par un adulte, à l’âge de {cinq ans}. Khadija devint folle quand elle apprit ce que Hamza se décidait à faire et elle accusa Hessa, la femme de Hamza, d’être l’instigatrice de cet abandon. Khadija les menaça de la disgrâce d’Allah s’ils persistaient dans leur idée, mais Hamza et Hessa étaient des mécréants. Khadija avait toujours détesté Hessa, car elle voyait en elle une femme haineuse, égocentrique et irresponsable, notamment dans le domaine des enfants.

Dès lors étrangement, Abdallah, quoique enfant, eut un rôle d’adulte dans sa famille, du moins adulte au sens où son père Hamza entendait le mot. Ainsi, si ce rôle d’adulte à cinq ans était une grande peine pour Abdallah la plupart du temps, Abdallah commença de critiquer Hamza, son père, ce père haineux qui le postulait son égal pour mieux le dénigrer, pour profiter de son état d’enfant pour le soumettre. Hamza vivant toujours dans l’enfance, il semblait vouloir entrer en concurrence avec son enfant en rejouant son combat avec Ramzi, encore et encore, dans le propre enfer de sa tête.

Dans cette relation étrange, c’est Hamza qui voulait se valoriser aux yeux d’Abdallah, comme il voulait le faire jadis auprès de Ramzi, l’insensible. Et Abdallah l’enfant était pris à partie par les démonstrations incongrues de son père Hamza visant à s’affirmer à ses dépends, visant à se justifier d’être « un bon père », ce qui dans le langage de Hamza voulait dire se justifier d’être « un frère digne d’intérêt ». Le jeu était inversé : parfois le père semblait être Abdallah et le fils Hamza. Ainsi, au fur et à mesure des années, Abdallah contesta l’autorité de Hamza, cette même autorité si souvent évoquée mais en laquelle Hamza lui-même n’avait jamais cru.

Abdallah souffrit des années durant dans ce jeu destructeur dont il ne parvenait pas à comprendre le sens. Parfois, il voulait simplement aimer son père, mais ce dernier était souvent trop méchant pour lui. Parfois, il voulait se venger de ce père qui lui faisait du mal volontairement sans raison, mais il culpabilisait aussitôt qu’il abordait cette voie. Abdallah cherchait toujours en lui-même la raison du mépris et de l’insatisfaction de son père, il se sentait coupable. Il tentait de se parfaire, de tout faire bien, tant la haine de son père était tangible. Mais, au contraire, le plus il s’approchait du succès pour plaire à son père, le plus il s’éloignait de Hamza et se rapprochait du fantasme de l’oncle Ramzi, et le plus l’agressivité de son père envers lui grandissait.

Hamza enchaînait les commentaires les plus mesquins à chaque réalisation importante de la vie d’Abdallah. Au lieu de soutenir son fils, il dénigrait à chaque fois ses succès, ses amours, et mettait le doigt ravi sur ses échecs, aggravant la peine par ses sarcasmes. Il lui montra que toute aide matérielle apportée par lui devait se payer en leçons de morales ineptes et incongrues. Abdallah savait très jeune qu’il pouvait se reposer sur ces quatre lettres : « rien ». Il n’aurait rien ; aucun sentiment ; aucun superflu, le «superflu» pour Hamza envers Abdallah étant souvent le « nécessaire » des autres. Hamza faisait tout payer au prix fort, et Abdallah subissait les attaques répétées de son père avec une volonté de vengeance grandissante.

Hamza était ouvertement injuste car sa notion du superflu n’était pas la même avec son second fils Hamal. Hamza était, en effet, très inventif pour marquer des différences de traitement entre Abdallah et Hamal, mais il projetait tant sa souffrance d’enfant dans Hamal que ce dernier devait être choyé à tous prix, et protégé de son vilain frère Abdallah. Pour protéger Hamal, Hamza allait jusqu’à faire l’inverse de ce qu’il fallait faire : il allait jusqu’à comparer les notes de ses deux fils en public se vantant qu’Hamal fasse aussi bien que son frère Abdallah. De fait, il construisait le théâtre de sa haine passée dans la relation entre Hamal et Abdallah. Abdallah voyait ces mises en scènes sans les comprendre, mais avec horreur.

Abdallah s’endurcit, combattit, aima, détesta, pleura, se tordit dans des douleurs qui le hantaient sans qu’il parvienne à comprendre d’où elles lui provenaient. Il se maria sans inviter ses parents, car il ne pouvait imaginer que les deux immatures qui avaient bercé son enfance brisée témoignent, par leur présence, de cette union. Ses vies en couple se succédèrent et furent difficiles car il ne pouvait supporter le mode fonctionnement qui était inscrit en lui, comme un modèle au fer rouge : la violence envers soi-même, modèle de Hamza. Abdallah n’avait personne à détester, aucun frère à haïr pour se donner de l’énergie pour se dépasser ; il ne comprenait pas ce langage ; il ne fonctionnait pas de cette façon. Abdallah était souvent tenté par l’autodestruction, mais résistait. Les fondements de son estime de lui-même avaient été sapés par cette longue agression du père, et cette absence de la mère.

Abdallah eut une fille avec qui il reproduisit parfois la relation qu’il avait eue avec son père Hamza. Quand il le faisait, il était mal à l’aise, avait peur de son enfant et de se ses jugements, mettait en péril ses couples ; quand il ne le faisait pas, il se sentait seul, abandonné, sans guide ni logique, il se sentait marcher sur un fil. Il ne savait pas comment faire pour être seulement lui-même et ne plus évoluer dans le théâtre des cauchemars paternels.

A la trentaine, Abdallah connut des événements qui remirent en cause sa vie. Durant cinq ans, il chercha les causes de ces malaises intérieurs incessants, il creusa sans relâche, s’attachant à trouver, dans les exemples des autres, les clefs de son problème. Mais son problème ne figurait pas dans les livres, ni dans les vies de ses amis.

Son frère Hamal avait fait sien le combat contre le fantôme de l’oncle Ramzi ; il avait endossé le rôle symbolique du combattant Hamza contre Ramzi et se positionnait toujours contre son frère Abdallah ; il reprochait à Abdallah des choses absurdes, lui qui vivait dans un monde parallèle ayant refusé toute expérience du monde pour mieux donner des leçons de perfection aux autres. Bien entendu, Hamal était en admiration devant le fils de Ramzi, son cousin Ramiz, réplique exacte de son père : égoïste, ironique, distant, satisfait et socialement correct. Car la haine antique de Hamza pour Ramiz ne s’illustrait chez Hamal que par de la haine pour son frère Abdallah à qui Hamal allait jusqu’à reprocher de n’avoir pas assumé des tâches de « père ».

Hamal ne fut jamais d’aucun secours à Abdallah, sinon pour le tirer encore et encore avec haine dans la haine de Hamza dans laquelle il baignait et avait fondé sa vie. Il était devenu une copie de Hamza dont il avait épousé les combats cauchemardesques. Il avait été mangé de l’intérieur par son propre père.

Un jour, une goutte d’eau fit déborder le vase et le contact fut rompu entre Abdallah et ses parents. Un an plus tard, une relation de travail, dans laquelle Abdallah s’était placé comme il se plaçait auprès de Hamza, fut la seconde goutte d’eau. Après ces deux événements, aidé par un ange, Abdallah ouvrit les yeux.

Il se souvint de son passé, mit en relation les faits qu’il niait, restaura le souvenir des incessantes agressions menées contre lui et que son amour pour Hamza avait gommé. Tous ces faits n’étaient pas « acceptables » et le temps avait enterré les mauvais souvenirs, qui étaient la source de ses angoisses. Abdallah se rendit compte de toute l’histoire, elle lui apparut dans une lumière : il comprit la répétition, la dureté des coups physiques et moraux, il comprit l’acharnement, il vit la haine. Il réalisa avoir eu une enfance difficile, lui qui voilà quelques années aurait juré avoir eu une enfance heureuse. Il vit aussi que les mauvais niaient que le mal existât et que les bons souffraient avant d’ouvrir les yeux. Son destin s’éclaira dans le sentier d’Allah.

C’est une histoire simple, vraie, comme il y en a tant. Abdallah devra apprendre les leçons de cette histoire. Il laisse derrière lui les personnes engluées dans leurs rêves et cauchemards, celles et ceux qui ne pourront jamais voir combien leurs actes ne sont que la répétition de leur enfance ou de l’enfance de leurs parents. Il remercie le Très-Glorieux pour ce cadeau qui lui est fait de trouver la porte de sortie du grand marécage d’un père consumé par une jalousie intérieure venant de l’enfance.

Il tentera de ne pas retomber dans le fait de voir différemment de ce qu’il est, de ne pas trop créer de rêves et de cauchemars dans sa descendance directe et d’aider à sortir ceux, manifestant la volonté de quitter le passer, demandent de l’aide et sont prêts pour être aidés. Il sait désormais tolérer les erreurs des autres, lui l’imparfait. Il sait voir combien il est compliqué et long de s’arracher du torrent de boue dont nous pouvons être issus, combien ce que nous appelons «nous-mêmes» peut être un serpent venimeux agissant malgré nous. Il sait désormais que ce serpent peut se transmettre, de génération en génération.

Ami, prend garde à ton âme, car si les venins qu’elle contient ne viennent pas forcément directement de toi, tu peux en souffrir et en faire souffrir à tes proches.

Abdallah a appris que la Jihad était dure, permanente, qu’elle était un bouleversement intérieur profond qui remettait en cause de nombreuses postures de la vie. Il apprendra comment utiliser cette énergie nouvelle, qui vient des liens défaits, pour servir Allah.

Puisse Allah être remercié pour Sa Miséricode immense et pour ceux qu’Il a placés sur notre route ! Gloire au Bien-Aimé !

A propos Sol

Hissons haut les Coeurs Heureux y sont les Sensibles Malheureux y sont les Résistants Intolérés y sont les Tolérants
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