La face cachée des blogs

Le web est niais ou il est business.

On pourrait disserter longtemps sur cette phrase provocante, mais il faut bien avouer que le web est très souvent niais quand il n’est pas orienté business. Pourtant, derrière la niaiserie, se cachent d’autres problématiques plus dérangeantes que la simple ineptie.

 Une mode chasse l’autre

L’explosion de la mode des « blogs » a fait suite à l’explosion de la mode des « sites persos » d’il y a quelques années. Bien évidemment, les sites persos requièrent souvent une connaissance en html un peu plus grande que celle requise par les blogs, sortes de journaux en ligne proposés par tout un tas de sites, avec des fonctionnalités d’édition en ligne incluses. La facilité d’utilisation de ces outils en explique en partie le succès planétaire.

Le blog

Le blog est la grande mode mondiale actuelle de l’internet : il faut exister sur le net et mettre à jour son blog, parler de soi si possible ou de nos sujets de préoccupations, voire de notre vie privée, avec des photos et des sons, c’est plus branché. Le résultat est d’une pauvreté affligeante : le texte est souvent inepte, bourré de fautes d’orthographe, plein de raccourcis d’écriture de type texto et est révélateur du narcissisme le plus puéril, et les photos quand elles existent sont la plupart du temps dispensables.

Toutes les grandes personnalités y vont de leur blog, dégradant même la notion de journal littéraire ou la notion plus triviale d’article. Dans quelques années, que dirons-nous à la lecture d’un « vrai journal », genre Le Monde, Le Figaro ou Libération ? N’est-ce pas un blog co-écrit à plusieurs ? Car tout devient blog, même les sites persos dans lesquels on peut désormais intégrer des outils clef en main d’édition en ligne, et tout deviendra peut-être blog pour former un vaste blob cette fois[1].

Vers une nouvelle morale

Le blog possède une fonction souvent désagréable[2], celle de pouvoir laisser des commentaires. Car, c’est cela la vraie communication d’aujourd’hui : pouvoir être insulté par n’importe qui a du temps à perdre pour venir cracher son venin sur un site parce qu’il a lu de travers l’« entrée ».

En effet, même si ce tableau est un peu caricatural, on ne peut pas dire ce qu’on veut sur le net, non pas en raison d’un risque de procès (qui viendra peut-être un jour), ni même de censure, mais d’une voix unique, souvent représentée par une multitude d’internautes, qui donne des règles morales sur ce qu’il est bien de dire ou de ne pas dire.

Or, comme le web est d’emblée une représentation globale du monde, la morale y est elle aussi nivelée par le bas : elle est elle aussi devenue caricaturale. On aurait pu croire que l’amateur de blog parlerait de ses passions ou serait intéressé par la culture disponible sur le net d’une manière générale, mais, étrangement, le « bloggueur » n’est souvent intéressé que par lui-même.

Narcisse exhibitionniste

Le bloggueur est légitimé par l’ensemble des millions de gens qui ont un blog à devenir narcissique, avec tous les aléas que cela comporte :

  • se faire croire et faire croire aux autres que l’on réfléchit sur soi alors que ce n’est pas vrai,
  • contempler ses écrits avec délice,
  • exercer sa curiosité malsaine à aller lire les problèmes des autres en ligne,
  • commenter les écrits des autres et exercer ses préjugés, sa morale facile, voire sa haine, projeter (très important),
  • avoir le plaisir de s’exhiber dans un anonymat relatif (d’où la nécessité de changer de blog ou d’avoir plusieurs blogs pour ceux qui n’assument pas),
  • pouvoir exercer une agressivité gratuite envers ce qui n’est pas soi ou ce qui n’adhère pas à soi.

La masse des millions de blogs légitime ce nivellement par le bas, banalise des pathologies narcissiques, agressives ou exhibitionnistes qui sont les traits de l’éternelle adolescence. Le résultat est souvent pathétique et niais à souhaits, écœurant même parfois, dégoulinant, sirupeux, poisseux ou au contraire agressif, vil, doctrinaire, psychotique. Le blog, c’est l’ultime caricature de soi.

D’un autre côté, si l’on nivelle par le bas mondialement, on voit mal comment, à l’avenir, on pourrait tomber plus bas !

La logique de l’éphémère

Qui plus est, tout est fait pour que ces écrits, si importants à l’instant auquel ils sont publiés en ligne, soient vite emportés par le flot du temps : le blog présente les dernières entrées sur la page de garde. La seconde page du blog n’est jamais lue, ou quasiment jamais. Les moteurs de recherche indexent cette page de garde, parce qu’elle change. Car, il faut que cela change, il faut manger du blog, c’est la loi de notre monde basé sur l’éphémère. Un blog en remplace un autre, une entrée en remplace une autre. Déjà rien que dans le mot « entrée » lui-même, on ne trouve pas la saveur du mot « article » : on entre mais on ne sait pas au juste dans quoi ; dans le temple que quelqu’un dédie à lui-même peut-être ?

Cette logique de l’éphémère nous convie à la péremption immédiate des mots, à la consommation de ses propres textes vides de sens et d’idées, à la mise en scène de ses sentiments de malheur (eux attirent les commentaires), à la généralisation d’un rôle d’acteur de soi, ou d’acteur de ce qu’on voudrait que les autres pensent que l’on est. Il y a dans cette logique du blog une mécanique de la dépersonnalisation ou de la schizophrénie un peu effrayante. On se consomme soi-même, et on se donne à consommer aux autres bloggueurs. Il n’est pas question d’établir même la distance entre soi et son texte au biais de la littérature ou la distance entre soi et l’objet de son étude comme dans une dissertation. Dans ce cas, {on se jette en pâture à la consommation des autres et on consomme les autres}. Il y a un côté « vampire » dans le succès du blog.

Nous en arrivons donc à un tableau d’un futur définitivement absurde : les humains esseulés, enfermés dans leur domicile devant leur écran à consommer leurs voisins alors qu’aucun n’ose s’adresser la parole dans le monde réel.

Conclusion

Internet est un outil fantastique. Mais il est, premièrement, loin d’être mûr dans la tête de ses utilisateurs et, secondement, comme la télévision, il peut servir au pire comme au meilleur. Le pire, c’est la morale, la contestation institutionnalisée, les écrits névrotiques, la niaiserie, le narcissisme voire le vampirisme psychologique, etc.

Or, quand on aime les autres, je crois que rien ne remplacera jamais de prendre un apéritif avec des amis sur une terrasse au soleil. Rien. Ni même des milliards de blogs.

Notes

  1. Cf. La Babelisation de l’écrit.
  2. Qui est aussi disponible sur ce site… Mais au fait, suis-je en train d’écrire dans un blog ?
  3. Sources

A propos Sol

Hissons haut les Coeurs Heureux y sont les Sensibles Malheureux y sont les Résistants Intolérés y sont les Tolérants
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