Le regard intérieur

REGARD INTÉRIEUR, VISUALISATION, CONCENTRATION
Rémy Chaloin

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(Le regard intérieur, « organe subtil de l’attention », présenté ici par Rémy Chaloin est utilisé constamment dans notre pratique du Yoga de l’Energie. )
Pour le sens commun, la conscience est associée au cerveau et à la fonction mentale. Cependant si le cerveau recueille et traite les informations sensorielles, la conscience peut se situer partout dans l’organisme. C’est le rôle du « regard intérieur » de porter l’attention et de l’y maintenir dans une zone quelconque du corps, opérant ainsi une concentration de la pensée. Le terme même de concentration, relatif à la pratique du yoga, réclame quelques éclaircissements.
« La concentration mentale est toujours une tapasyâ (un effort) et elle entraîne inévitablement une tension. La tension de la concentration mentale ne disparaît que lorsqu’on est tout entier soulevé hors du mental cérébral ». Sri Aurobindo. Lettres III.
Plutôt que dire concentration, il conviendrait mieux d’évoquer le fait de porter son attention, comme l’on porte son regard sur un objet qui occupe alors tout le champ de vision, et tout le champ de la conscience si l’on est très attentif.
Dans le domaine de l’intériorité qui échappe aux perceptions dites sensibles (relatives aux sens), on parlera de visualisation, c’est-à-dire rendre accessible à la conscience un lieu ou un objet qui ne l’est pas.
Cette visualisation met en jeu la pensée pure, non associative, dite pensée dans sa forme ou pensée « akashique », terme nécessitant explication. Pour les philosophies sous-jacentes du yoga, il s’agit de la pensée modulant l’élément primordial « âkâsha » ou éther des anciens. Le concept d’éther, substance subtile remplissant l’espace et permettant la transmission des rayonnements lumineux ou électromagnétiques a été abandonné par la science, au début du XXème siècle, qui lui substitue la notion de champ.
En fait, pour se rapprocher de la conception scientifique actuelle disons qu’un champ (donc l’éther) n’existe pas en propre, il s’agit d’une zone de l’espace où circule une énergie sous forme d’onde ou de corpuscule. C’est en quelque sorte la circulation d’énergie qui manifeste le champ.
Transposons dans notre pratique, nous dirons que c’est la «pensée pure » qui crée ce champ, un espace privilégié, dans lequel elle chemine. L’un existant par l’autre, comme le couple Shiva – Shakti, Conscience – Énergie. On saisit l’importance de cette pensée pure ou pensée dans sa forme connue traditionnellement comme « Chit âkâsha dhâranâ », que nous pouvons traduire par : concentration de la pensée dans un espace privilégié. Ainsi la boucle se referme entre le point de vue le plus ancien et le concept moderne.
Cette courte explication, même très sommaire, tend à montrer l’importance de la capacité de visualisation, dirigée avec précision, pour situer la conscience sur les éléments du corps subtil et réaliser ainsi la concentration.
Notons que les anciens alchimistes utilisaient le terme latin « imaginatio » que Carl Gustave Jung traduit par :
« la capacité de créer une image nette et précise dans le champ de conscience et de l’y maintenir sans dérive de la pensée ». (C.G. Jung, Psychologie et Alchimie).
Aucune activité humaine ne peut être entreprise sans un certain taux de concentration, sans une certaine vigilance. Même les tâches répétitives réclament un minimum d’attention. Les automatismes endorment la vigilance et conduisent souvent à l’accident.
La pratique du yoga se situe à l’opposé de tout automatisme, recherchant au contraire un accroissement, un élargissement du champ de la conscience. Il s’agit d’une transformation lente de notre nature ordinaire, le yoga n’étant pas un but en soi, mais le moyen de cette transformation. Souvent il est établi une comparaison avec la démarche alchimique : «la transformation du plomb vil en or pur ». De quel plomb s’agit-il, sinon du corps physique et de l’esprit, bien imparfaits, qu’il convient de transmuter dans l’or subtil de la Connaissance d’une autre réalité. Une réalité que ne peuvent appréhender pas plus les sens objectifs que le mental analytique.
Car par concentration, la plupart des gens, surtout les intellectuels, entendent faculté de fixer l’esprit sur un sujet donné. Or dans le yoga, nous entendons plutôt : capacité de fixer l’esprit sur un élément stable et intérieur de l’être, par exemple la respiration. Et nous l’avons constaté, telle personne très entraînée à fixer longtemps son attention sur un sujet ardu, devient incapable de maintenir son attention sur le va-et-vient de son propre souffle au-delà d’une minute. Situation évoluant heureusement après quelques heures de pratique.
La concentration au sens du yoga, relève d’un mécanisme mental sensiblement différent du mode intellectuel et qui nécessite un entraînement particulier. Tout entraînement recèle ses failles, ses périodes de doute, mais aussi ses réelles victoires, ses découvertes et ses convictions qui conduisent à la persévérance.
Dans la pratique, nous observerons différentes phases pour améliorer la qualité de cette concentration et la capacité corollaire à maintenir son attention.
1) La présence à soi-même
Par conscience de l’attitude physique, non seulement dans la séance, mais également dans les actes de la vie courante. On est plus attaché à la nature de l’image que nous offrons qu’à notre propre attitude.
Voici deux exemples pratiques, faciles à mettre en œuvre.
Dans la pratique, la station debout, « samasthiti ou tâdâsana », offre une gamme très riche d’éléments de référence pour faire apparaître, au niveau de la conscience, toutes les caractéristiques de notre attitude corporelle et dont nous sommes particulièrement inconscients.
Au cours de la pratique posturale, il est recommandé de mettre en œuvre la relaxation différentielle : c’est-à-dire la détente de toutes les parties du corps qui n’interviennent pas directement dans le maintien de l’attitude. Pour qui sait s’observer, il y a là matière à d’étonnants progrès.
2) L’attention soutenue au niveau de la sensation
Chaque posture retentit sur tout le corps, et particulièrement sur la respiration. On possède ainsi un élément remarquable pour mobiliser l’attention sur les modifications respiratoires. Cette observation intervient dans l’amélioration du schéma corporel.
La localisation respiratoire en trois zones : abdominale, thoracique, et sous-claviculaire, apparaît comme un élément fondamental pour guider la pensée dans l’espace intérieur. Il en est de même de la sensation due au passage du flux d’air dans les narines. Il est certain que toutes ces observations vont, au fil du temps, modifier notre comportement.
3) Le rythme respiratoire
Définissons d’abord le rythme respiratoire comme le rapport des différentes phases du souffle entre elles, et comme fréquence, le nombre de respirations par unité de temps.
Il n’est pas souhaité, dans notre méthode d’enseignement, d’imposer un rythme, ni à plus forte raison une fréquence à maintenir coûte que coûte. Il apparaît préférable, ceci pour des « débutants », de faire prendre conscience de son rythme propre, en incitant à allonger progressivement la durée de l’expiration. On parvient ainsi à porter l’attention sur les quatre temps de la respiration consciente, en se rapprochant du rythme 3.2.5.2.
( Puruka, inspiration : 3 — Kumbakha interne, rétention poumons pleins : 2 — Réchaka , expiration : 5 — Kumbakhâ externe, rétention poumons vides : 2. )
Maintenir un rythme respiratoire donné, sans aucune gêne durant un certain temps, demande autant d’entraînement que de vigilance.
4) Coordination geste — respiration
C’est un élément de la pratique du Yoga de l’Énergie qui mobilise l’attention sur la qualité du geste, du mouvement, en synchronisation avec le souffle. A un geste harmonieux correspond une respiration de même nature. Ce principe de geste conscient, est utilisé par diverses méthodes de psychothérapie en vue du recentrage de la personnalité.
5) Les ambiances internes
Observer sa propre ambiance interne offre parfois des difficultés. En fait, nous sommes habitués à enregistrer une image visuelle. Dans le cas d’ambiances internes, ne se manifeste, surtout au début qu’un « chaos visuel », une semi-obscurité incertaine, ne véhiculant aucune information exploitable.
On doit rappeler que dans notre société, baignant dans l’audiovisuel, environ 80 % des informations sont perçues par l’œil. Voilà un conditionnement inconscient qu’il est difficile d’effacer d’un seul coup.
Or c’est le regard intérieur, comme véhicule de la conscience, qui va explorer l’ambiance de diverses parties du corps et y fixer l’attention.
LE REGARD INTÉRIEUR
Suivant les critères du Yoga de l’Énergie, le support du regard intérieur est la « pensée pure », telle que nous avons tenté de la présenter. Une pensée pure, c’est-à-dire la fonction pensée sans image, sinon la localisation abstraite d’un espace intérieur. Mais la pensée se nourrit de mémoires, à défaut d’impressions extérieures. Si l’attention n’est pas suffisamment vigilante, cette pensée risque de déraper sur l’enchaînement des mémoires.
Seule la pratique permettra de maintenir son attention sans fatigue, sur des images nettes et précises qui remplaceront les représentations instables et floues de nos débuts.
D’ailleurs, l’importance du regard intérieur est attestée par l’axiome : « où va le regard, va la pensée — où va la pensée, va l’Énergie ».
Le regard intérieur, de son fait, nécessite la mobilisation de la composante subtile des sens, suivant un dosage précis, guidé par la volonté, dans une attitude de vigilance sans tension.
TRÂTAK, TATRAKA, EKÂGRATÂ
Dans la terminologie du Yoga de l’Énergie, ces termes sanskrits sont souvent utilisés pour raison de commodité de langage. Ainsi :
– Trâtak. Fixer d’un regard immobile, l’esprit calme et concentré, un objet très menu… Hatha-Yoga-Pradîpikâ II 31.
– Tatraka. Se décompose en tatra : adverbe là, et le suffixe ka, le fait d’être là. Soit porter l’attention sur une surface ou un espace intérieurs, ce qui apporte une nuance par rapport au terme précédent.
– Ékâgratâ. Si on resserre le faisceau d’observation sur une surface de plus en plus étroite, jusqu’à un point, on obtient l’ékâgratâ soit « la fixation du mental sur un seul objet ». Y.S.III-12.
Sommes-nous arrivés à « dhâranâ » ?
On aimerait répondre par l’affirmative, mais cette importante étape, traduite par «la faculté de maintenir l’attention parfaite dans une aire limitée de la conscience», nécessite une attitude et un climat psychologiques particuliers, qu’il est impossible d’expliquer intellectuellement. C’est aussi une attitude d’esprit qui réclame une ascèse, le fait de s’exercer, assortie de conditions de vie et d’environnement.
Notre ambition dans le corps de cet article veut rester modeste et à visée pratique : réaliser un état de stabilité du mental en vue d’opérer autant sur le corps physique que sur les enveloppes énergétique et mentale, ceci afin de progresser dans la connaissance du yoga, qui n’est pas un but, mais un moyen.
Bibliographie : Pour une ascèse efficace et éclairée : Roger Clerc – Trente leçons sur la concentration – Éditions Cariscript, Paris
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